Musée de la Résistance et de la Déportation du Cher

Conférence d'Olivier Lalieu - La Résistance française à Buchenwald

Dans le cadre de la journée de préparation au CNRD 2012, le 19 octobre 2011, Olivier Lalieu, historien au Mémorial de la Shoah, à Paris, a prononcé une conférence sur le thème de la Résistance des Français déportés à Buchenwald.

Buchenwald tient une place particulière à propos de la Résistance dans les camps nazis, de manière générale, et pour les Français en particulier.

I. La Résistance dans les camps, cadre général.

Parler de la Résistance à Buchenwald revient à parler d’un sujet singulier, parce que c’est un cas unique dans les annales des camps : il s’agit d’une résistance organisée, dont les acteurs, les « Politiques », ont réussi à s’imposer sur les détenus « Droit Commun » à propos du contrôle du camp.

Car la résistance dans les camps est un phénomène qui a toujours été minoritaire, tout comme dans les pays occupés.
Traiter de la résistance focalise donc l’étude sur un point singulier.
Et c’est un point qui est un non-sujet pour la grande masse des déportés ! Pour la grande majorité des déportés, la résistance n’a pas existé ! Les déportés étaient confrontés à l’obsession de survivre !

La résistance, qu’est-ce que c’est ?
Elle a pris des formes diverses, on lui donne ici son acception la plus large.
Résister = s’opposer à…
= s’opposer à l’avilissement et à la déshumanisation, qui sont constitutifs du régime nazi.

Le but de cet avilissement était de réprimer les déviances par rapport aux préceptes nazis, de mater les opinions contraires.
Les premières victimes en sont les Allemands, internés dès mars 1933 à Dachau, 1er camp. Le but n’est pas d’assassiner les détenus.
A partir de décembre 1941, les nazis instaurent les centres de mise à mort, de nature différente. But : la mort.

Bref, la résistance, ce sont des gestes et des attitudes diverses.
Sachant que des gestes simples pour nous actuellement ont pu être très compliqués au camp !
La résistance, c’est : 

  • La solidarité. 
  • La solidarité alimentaire. 
  • La solidarité vestimentaire. 
  • L’organisation de « loisirs », pour entretenir le moral des déportés. Pour faire oublier les horizons lugubres, le froid, les coups, la misère, la mort.
  • Une autre série de gestes est le maintien ou l’expression d’opinions politiques ou de pratiques religieuses.
  • A un autre niveau, la résistance est une opposition physique, voire armée, au nazisme. Avec différentes formes selon les camps : 
  • sabotage dans le travail en usine ou en atelier. 
  • transfert d’informations confidentielles.

Au final, la notion de résistance dans les camps s’envisage avec un prisme large.

II. Pourquoi étudier la résistance à Buchenwald ?

Buchenwald tient une place particulière dans la mémoire de la déportation en France : une place centrale.

 La résistance à Buchenwald appartient au mythe résistancialiste : une France où tout le monde ou presque aurait été résistant. Le mythe résistancialiste est né de la volonté de de Gaulle, qui s’appuie sur la place de la résistance dans la chute de Vichy et du IIIe Reich (en France).
Le mythe résistancialiste bénéficie de la place des partis politiques au sein du CNR, place qu’ils reprennent au détriment d’autres forces nouvelles nées de la résistance.

 Par ailleurs, Buchenwald est la 2e destination des déportés français.
La 1re est Auschwitz, pour les juifs, avec plus de 69 000 déportés sur 76 000 déportés juifs de France au total.
Buchenwald est la 2e destination, avec 25 000 personnes. Dont 10 000 à 13 000 survivront.
Il existe donc beaucoup de témoignages sur ce camp, qui tient une place centrale dans la mémoire de la déportation, avec 48 récits édités sur les 248 éditions en France concernant les camps.

Ensuite, la focalisation sur Buchenwald correspond aussi à la « médiatisation » qui a entouré sa libération, le 11 avril 1945.
Ohrdruf a été libéré le 9 avril, avec un grand écho. Contrairement aux autres camps libérés (ex : le Struthof), ce camp n’est pas vide. Des photos sont faites, qui donnent des images concrètes.
(Le 27 janvier, les Soviétiques ont découvert Auschwitz, mais les images réalisées ont été peu transmises à l’ouest.)
Buchenwald est le 1er camp véritablement découvert par les alliés occidentaux accompagnés de journalistes. Patton, Eisenhower y viennent. C’est là que sont prononcées les paroles liées aux soldats américains…
Les photos de Buchenwald deviennent des images symboles.

 Enfin, les polémiques surgissent dès 1945 sur la libération du camp.
La résistance organisée y est portée par les détenus communistes allemands. Ces derniers ont permis aux communistes en général, dont les communistes français, d’y acquérir des positions prédominantes. Ce qui génère des tensions dans le camp, ainsi que lors de sa libération.
Dès 1946, dans le cadre d’une campagne électorale en France, une campagne de presse attire l’attention sur « les crimes commis par les communistes français envers les autres détenus », par exemple les industriels.
La polémique se poursuit jusque dans les années 90, où une commune refuse de donner à une rue le nom de Marcel Paul, chef des communistes français à Buchenwald.

III. Des sources abondantes.

 Ce sont d’abord les témoignages des rescapés de Buchenwald, ou des autres camps.
Et des expériences personnelles plus ou moins romancées. Ex : les écrits de Jorge Semprun.

 Fondamental : les livres de David Rousset, militant trotskiste français, déporté à Buchenwald en 1943.
Eté 1945, il publie « L’univers concentrationnaire ». Il invente alors le mot « concentrationnaire ».
Puis, « Les jours de notre vie ». Il y utilise les témoignages de ses camarades et des documents d’archives, ce qui donne un livre « choral ». Il utilise un pseudonyme pour certaines personnalités.

 Autre source de base : Eugen Kogon, autrichien, conservateur, catholique, qui fera une grande carrière après-guerre dans les milieux pro-européens.
Secrétaire d’un médecin SS à Buchenwald, il occupe une place privilégiée au cœur de la vie des déportés.
Son livre, paru sous les noms « L’enfer organisé », puis « L’état SS », repose sur un récit fait à la demande des autorités américaines et qui a utilisé de nombreux témoignages.

 Il existe des documents d’archives, sauvegardés, ou réalisés sur des papiers de récupération.
Ils sont conservés dans certains fonds associatifs (Ex : « l’association de Buchenwald » conserve les papiers de Marcel Paul), au Musée de la Résistance Nationale de Champigny, ou par la FNDIRP, ou par le musée de la résistance de Toulouse.

IV. Les Français à Buchenwald.

Contexte : Buchenwald est un camp ouvert tardivement (juillet 1937), sur les monts de l’Ettersberg, à 8 km de Weimar, cité emblématique de la culture allemande. On dit que Goethe, Schiller se promenaient sur l’Ettersberg. Les nazis auraient préservé le chêne au pied duquel Goethe serait venu se reposer et méditer.
Sur 40 hectares, le camp comprend plusieurs zones :
le camp SS.
Le grand camp.
Le petit camp, zone de la quarantaine, par où passent tous les détenus. 33 baraques en bois, 15 baraques en pierre, sur un versant en pente.

Buchenwald contiendra au maximum 60 000 détenus.
Il s’est étendu progressivement :
1939 : 9 000 détenus.
1940-41 : environ 7 000 détenus.
Jusqu’en 1942, le camp est en construction.
1943 : 37 000 détenus.
Au total, plus de 240 000 détenus y passent (la majorité part vers les kommandos extérieurs) et y sont enregistrés.
Le camp central est entouré de 120 kommandos, dont certains prennent leur autonomie : ex : Dora.

Les Français arrivent surtout à partir de fin 1943.
En 1942, ils représentent 0,1 % des détenus.
En 1943, 6 300 Français représentent 13 % des détenus.
En 1944, 17 500 et 15 %. 1 000 à 1 500 arriveront encore.
Au final, 25 000 Français y passent, dont 6 000 qui y restent.
300 femmes y sont en 1944, dont Lise London, qui a publié ses mémoires.

Le contexte général est hostile aux Français.
Ils sont mal vus des autres nationalités détenues, car l’image de la France est mauvaise !
Ainsi, les Polonais arguent du lâchage de la Pologne en 1939. Les Tchèques se souviennent de la conférence de Munich en 1938. Les Allemands se moquent de la défaite de 1940, du régime de Vichy et de la collaboration, et de la résistance française, qui leur semble insuffisante. Idem chez les Russes.

De plus, les Français qui arrivent à Buchenwald sont divers :
1/3 de résistants, arrêtés pour faits de résistance.
1/3 de raflés parce que militants de diverses organisations, ou arrêtés au passage de la ligne de démarcation ou bien à la frontière espagnole…
1/3 de "droit commun", délinquants…
Tous sont étiquetés « Triangle Rouge », ils portent le triangle rouge des politiques ! Mais parmi eux, certains se comportent mal…

Il existe au camp une hiérarchie concentrationnaire, une « administration détenue », organisée par les nazis, sur des bases différentes du monde du dehors.
Ce sont les détenus qui font fonctionner le camp au quotidien, qui comporte assez peu de gardes nazis.
Au sommet de la hiérarchie détenue, le Lagerälteste : le « doyen du camp ».
Dans les baraques, également un chef. Dans les chambrées, un Stubendienst.
Il existe par ailleurs différents « services », différentes directions. Ex : l’Arbeitsstatistik.
Tous forment ce que Primo Levi appelle « la zone grise », la hiérarchie concentrationnaire des camps.
Généralement, ce sont des "droit commun", ce qui est voulu par les SS pour mater les détenus politiques.
« Quand un proxénète allemand a autorité sur un ancien député allemand au Reichstag ».

L’originalité de Buchenwald est que le combat des Politiques allemands contre les Droit Commun leur permet d’accéder à la hiérarchie du camp.

V. Et la Résistance des Français ?

En janvier 1944 arrive un convoi avec de grandes figures de la Résistance française, qui vont chercher à structurer le collectif français.
En effet, ces personnes prennent conscience des problèmes liés aux Français. Elles vont donc chercher à refaire au camp une sorte de CNR. Pour cela, il faut s’organiser, notamment par rapport à l’organisation internationale de résistance du camp, dominée par les communistes.
Sachant que tout cela requière une clandestinité absolue !

C’est aussi la période où le camp de Dora est en cours de constitution. Ses tunnels sont des mouroirs. Or, les Français, mal organisés, forment le gros des convois (« transports ») vers ce kommando.
Il se trouve enfin que les dirigeants politiques allemands (communistes) souhaitent aussi que les représentants français s’organisent, afin d’être plus solides.

Les protagonistes : 3 hommes d’abord, puis Marcel Paul.
 Frédéric-Henri Mahnès, né en 1889, combattant de la 1ère Guerre Mondiale, a appartenu aux milieux patronaux (directeur général des éditions Tallandier), a été reporter couvrant la guerre d’Espagne (il a d’ailleurs fini en étant favorable aux Républicains), après certainement avoir été Croix de Feu... Arrêté fin 1943 et déporté en janvier 1944.
 Eugène Thomas, instituteur socialiste originaire du Nord.
 Albert Forcinal.
 C’est alors, au printemps 1944, qu’arrive au camp Marcel Paul, au milieu de gros contingents de déportés communistes français. Militant communiste, syndicaliste CGT avant la guerre, très engagé contre Vichy et les Allemands, il a connu différents lieux d’internement en France, dont Compiègne, où il a reconstitué des cellules communistes. Il arrive à Buchenwald fort de ces expériences.
Marcel Paul est par ailleurs au courant du contexte français : constitution du Front National par les communistes, naissance du CNR, qui fédère les différentes obédiences résistantes.
(Remarquons que les communistes allemands, eux, sont peu au fait de ces évolutions ! Ainsi, les antagonismes qui les opposent aux socialistes allemands perdurent…)

Le CIF, comité des intérêts français, nait donc en juin 1944.
Il se compose d’un bureau : le président en est Manhès, le vice-président Forcinal, le secrétaire Marcel Paul.
L’idée est d’agglomérer les 34 mouvements de résistance français présents au camp, en les fédérant autour de 5 « familles ». L’objectif est de faire circuler ou remonter les informations, mais en instaurant un cloisonnement de sécurité.
La mise en place est difficile. Certaines organisations sont à la recherche de leurs membres parmi les déportés, pour asseoir leur place.

Quelles missions se donne le CIF ?
 La constitution du CIF est déjà en soi un acte de résistance.

Le CIF veut jouer un rôle dans l’organisation de « loisirs », et met en place des « soirées récréatives », des causeries intellectuelles… Le but est de soutenir le moral des troupes, de permettre la survie, de créer un lien fraternel, pour éviter que certains ne s’abandonnent au désespoir.

 Autre mission : diffuser les nouvelles de la guerre, dont l’évolution se lit en creux à travers la presse allemande autorisée et les journaux nazis. Certains détenus qui travaillent au contact des SS et grappillent des informations.

 Le CIF s’attaque aussi à la maltraitance quotidienne et essaye de lutter contre les coups. La violence au quotidien est d’autant plus mal ressentie qu’elle vient souvent des kapos et des chefs de block qui sont des détenus communistes allemands…

 Le CIF cherche aussi à améliorer la tenue du collectif français, en luttant contre les déviances, les vols commis par les déportés français. Il exige une haute tenue morale.
Lors des envois en « transport », ceux qui se sont mal comportés partent en priorité, ainsi que les ex-collabos arrêtés par les nazis.

 Les transports sont un sujet sensible. Les SS donnent des chiffres au service de l’Arbeitsstatistik (soit « le bureau de la statistique du travail »).Ce service de l’administration détenue doit composer les listes avec les matricules des détenus qu’elle choisit. Les directives du CIF à son représentant, Daniel Anquer, sont de préserver de ces départs les « déportés résistants » (Rappel : voir plus haut les 3 catégories de Français présents à Buchenwald).
En janvier 1945, les SS se rendront compte de divers grippages dans la constitution des listes, et constitueront eux-mêmes certains transports vers Ohrdruf, au moyen de rafles dans le camp ! Ce qui vaudra à des cadres français de partir, comme par exemple Marcel Michelin.
(Lors des polémiques, Marcel Michelin deviendra le symbole de la victime qui aurait été sacrifiée par les communistes).

 La résistance française préconise aussi les sabotages, dans les 2 usines adossées au camp, où sont fabriqués armement, munitions et pièces de V1 et V2.

 Le CIF promeut aussi la solidarité par le biais du partage des colis reçus de la Croix-Rouge.
Le CIF intervient sur certains cas précis : ex : celui de Marcel Dassault (Marcel Bloch), industriel français connu, pressé par les nazis de travailler pour eux en tant qu’ingénieur, et qui s’y refuse. Pris en charge par l’appareil communiste de Buchenwald, il en témoignera après la guerre.

 Il existe aussi des actes de résistance faits par des déportés français hors de l’action du CIF, comme l’action de Pierre Julitte, qui récupère des plans des giroscopes destinés aux armes secrètes allemandes, et réussit à les faire passer à Londres par un prisonnier de guerre évadé. Ce qui provoque le bombardement anglais d’août 1944 sur le camp.

Autre exemple de résistance hors CIF : le sauvetage de Stéphane Hessel, qui appartient à un groupe d’aviateurs franco-britanniques. (Voir le témoignage de Eugen Kogon).
Marcel Paul, interné au petit camp, aide par ailleurs à protéger les enfants juifs ou tsiganes arrivés d’Auschwitz, avec d’autres déportés. 1 000 enfants arrivés d’Auschwitz sont sauvés, dont 420 seront ensuite accueillis en France par l’OSE.
(Elie Wiesel bénéficie également de l’aide de la résistance de Buchenwald).

VI. La Résistance et la libération du camp : quel déroulement ?

Le mythe : les détenus auraient libéré le camp à eux-seuls.

En réalité, il y a eu conjonction de 2 phénomènes :
 Il existe une structure militaire clandestine, ayant comme ossature les communistes allemands.
Les Français y participent, et se sont baptisés « brigade française d’action libératrice », la brigade a son fanion, elle est structurée en 3 bataillons autour de Manhès et de Paul. Certains déportés, militaires français, ont été approchés et ont accepté d’y entrer. Elle s’appuie sur la police interne et les pompiers du camp, couvertures qui permettent un entraînement physique. Elle possède des armes, récupérées lors du bombardement du camp.
Bref, la structure militaire résistante est une réalité.
Le 11 avril 1945, alors que les bruits de canonnade se font plus présents, les Français souhaitent lancer l’insurrection. Ce que refuse, par sécurité, le comité international clandestin.

 2ème aspect : le déroulement précis de la journée du 11 avril :
Le 11 en milieu de journée, des chars américains sont aux portes du camp. La sirène d’alarme retentit à midi. Les SS évacuent leurs cantonnements, laissant seulement des sentinelles au camp central.
A 13 heures, la résistance clandestine distribue les armes.
A 14 heures, les combats sont lancés, alors que les SS sont en train d’évacuer le camp. Les détenus de la brigade française en capturent 250 à 300, remis aux Américains, qui entrent dans le camp à 16 H.

Après la libération, le mythe sera construit par des visions fantasmées.
George Semprun, lui, dit (en substance) qu’il était important de retrouver la dignité avec les fusils, de briser l’esclavage, même si cela n’a pas été décisif pour la libération du camp.

A la libération du camp, une manifestation commémorative a lieu avec des représentants des diverses nationalités.
Ils prêtent un serment antifasciste, qui devient un des symboles de la résistance du camp.
Exacerbé par l’état de RDA, ce serment est finalement repris en 2005 par le chancelier allemand de l’Allemagne réunifiée.

A propos des livres de David Rousset et Eugen Kogon, voir un compte-rendu sur ce même site :

http://www.resistance-deportation18.fr/?article171

2 sites Internet :

Le site de l’association française "Buchenwald, Dora et kommandos"
http://www.buchenwald-dora.fr/

La fondation des mémoriaux Buchenwald et Mittelbau-Dora : le site officiel allemand, quelques pages en français.
http://www.buchenwald.de/index_fr.html

P.-S.

Olivier Lalieu a fait paraître un livre approfondi sur le sujet :
"La zone grise, la Résistance française à Buchenwald", préfacé par Jorge Semprun.
Editions Tallandier, 2005.
Il y évoque, davantage que dans cette conférence, le problèmes des départs en "transport", c’est à dire les choix que devaient faire les responsables de la "hiérarchie détenue" quand aux noms qu’ils inscrivaient sur les listes.
Choix qui seront source de polémique après-guerre.

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